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Block chords piano : la technique de George Shearing

Mettez le disque September in the Rain, enregistré par le quintette de George Shearing en 1949. Écoutez le piano. Ce n'est plus un instrument à cordes frappées, c'est une section de cuivres entière qui glisse sous la mélodie. Chaque note du thème est habillée, épaissie, portée par un bloc de sons qui se déplace avec elle. Voilà les block chords, ce qu'on appelle aussi le locked hands au piano. La technique qui transforme une mélodie nue en arrangement orchestral, sans changer une note du thème.

Structure d'un block chord : mélodie doublée à l'octave, trois notes au milieu Empilement vertical des cinq voix d'un block chord sur C6 avec la mélodie Mi : Mi grave doublé, puis Sol La Do, puis Mi mélodie au sommet. Block chord sur C6, mélodie = Mi Mi mélodie (voix du haut) Do note interne La note interne Sol note interne Mi mélodie doublée, 1 octave plus bas main droite main gauche La mélodie encadre l'accord en haut et en bas. Trois notes remplissent le centre.
Un block chord type : la mélodie (Mi) doublée à l'octave encadre trois notes de l'accord. Cinq sons, deux mains verrouillées.

Beaucoup de pianistes butent dessus pendant des années. Ils savent que ça existe, ils entendent que c'est beau, mais ils ne voient pas la mécanique. Pourtant la recette tient en une phrase. On va la décortiquer, puis poser les exercices qui la font entrer dans les doigts.

Qu'est-ce que les block chords au piano jazz ?

Un block chord, c'est une mélodie harmonisée sur cinq voix, avec la note du thème doublée à l'octave et trois notes de l'accord empilées au milieu. La main droite joue quatre notes serrées dont la mélodie au sommet. La main gauche reprend cette même note de mélodie, une octave plus bas. Comme les deux mains se déplacent ensemble, dans la même direction, à un observateur elles semblent verrouillées l'une à l'autre. D'où le surnom anglais : locked hands.

On croise aussi les appellations four-way close (l'accord à quatre voix en position fermée) et double melody. Toutes désignent la même idée. La mélodie ne sonne jamais seule : elle est portée en octaves, le centre rempli d'harmonie. Le piano arrête d'être un instrument linéaire et devient un petit orchestre à vent.

La grande différence avec les drop 2 voicings tient justement à ce doublement. Le drop 2 aère l'accord en descendant une voix interne d'une octave. Le block chord, lui, garde tout serré et double la mélodie. Deux esthétiques opposées : l'une respire et laisse de la place au bassiste, l'autre remplit l'espace et chante à pleine voix.

Qui a inventé les block chords et pourquoi ?

L'invention du style au clavier revient à Milt Buckner, pianiste et organiste de l'orchestre de Lionel Hampton dans les années 1940. C'est lui qui a transposé sur le piano une logique d'arrangement de big band : harmoniser chaque note du thème comme une section de saxophones le ferait sur la partition.

Mais le nom resté dans l'histoire, c'est George Shearing. Pianiste anglais aveugle installé à New York, il monte un quintette en 1949 et explose avec une reprise de September in the Rain, signée Harry Warren. Son piano, doublé par le vibraphone et la guitare qui jouent la même ligne, crée une couleur immédiatement reconnaissable. On parle depuis de Shearing style. Le truc lui a collé à la peau toute sa carrière.

D'autres l'utilisaient déjà, sous d'autres formes : Phil Moore, et même Duke Ellington ou Count Basie dans leurs arrangements de section. Plus tard, Red Garland en fait sa signature dans le trio de Miles Davis, Phineas Newborn le pousse à une vélocité hallucinante, et Bill Evans s'en sert pour harmoniser des ballades entières. Le block chord n'est donc pas une curiosité datée. C'est un outil vivant, qui traverse soixante-dix ans de piano.

Comment construire un block chord étape par étape

Prenons un C6 (Do, Mi, Sol, La) et une mélodie sur le Mi. Voici la marche à suivre, dans l'ordre, sans rien sauter.

Étape 1. Posez la mélodie au sommet de la main droite : le Mi aigu.

Étape 2. Sous ce Mi, descendez en empilant les autres notes de l'accord, le plus serré possible : Do, La, Sol. La main droite tient donc Sol, La, Do, Mi, quatre notes dans l'espace d'une octave. C'est le four-way close.

Étape 3. La main gauche double la mélodie une octave sous le Mi du sommet. Elle joue ce Mi grave, seul.

Résultat de bas en haut : Mi (main gauche), Sol, La, Do, Mi (mélodie). Cinq sons, la mélodie en octaves, trois notes au centre. Le bloc est complet. Quand la mélodie monte au Sol, tout le bloc monte d'un cran, mains verrouillées. Quand elle descend au Do, tout descend. Vous ne pensez plus en accords isolés, vous pensez en une forme qui glisse le long du thème.

Mélodie (sommet)Main droite (four-way close)Main gauche (octave)
DoMi, Sol, La, DoDo
MiSol, La, Do, MiMi
SolLa, Do, Mi, SolSol
LaDo, Mi, Sol, LaLa

Vous remarquez la régularité : on tourne simplement les renversements de l'accord pour que la mélodie reste toujours au sommet. C'est tout l'intérêt. Une fois la position de départ trouvée, le reste se déduit par déplacement.

L'accord diminué de passage : le secret du Shearing style

Voilà l'étape que personne ne vous explique, et c'est elle qui fait toute la différence entre un block chord scolaire et un vrai phrasé Shearing. Une mélodie ne reste pas sur les notes de l'accord. Elle passe par des notes étrangères, des notes de passage. Que fait-on quand la mélodie tombe sur un Ré, qui n'appartient pas à C6 ?

On l'harmonise avec un accord diminué. La règle de Barry Harris, qui a théorisé tout ça : sur les notes de l'accord, on met l'accord ; sur les notes de passage, on met un accord de septième diminuée. Ce diminué de passage relie en douceur deux harmonisations stables. L'oreille entend une ligne fluide, jamais un trou.

À retenir : note de l'accord = block chord normal. Note de passage = accord diminué empilé sous la mélodie. Cette alternance accord / diminué, c'est elle qui donne le glissement caractéristique du locked hands.

Concrètement, sur une gamme de Do descendante harmonisée en block chords, vous alternez : Do (C6), Si (diminué), La (C6 renversé), Sol (C6 renversé), Fa (diminué), Mi (C6), Ré (diminué), Do (C6). Jouez ça lentement, mains verrouillées, et vous entendez immédiatement le son des disques de Shearing et de Red Garland. C'est presque magique. Et ce n'est qu'une gamme.

Comment travailler les block chords sans se décourager ?

La technique est exigeante pour la main droite, qui doit tenir quatre notes serrées et les déplacer vite. Voici un plan de travail réaliste, étalé sur quelques semaines.

Semaine 1. Harmonisez une gamme majeure ascendante et descendante en block chords sur un seul accord (C6), sans diminués de passage pour l'instant. Mains séparées d'abord, puis ensemble. Tempo libre, yeux fermés une fois sur deux pour ancrer la mémoire kinesthésique.

Semaine 2. Ajoutez l'accord diminué de passage sur les notes étrangères. La même gamme, mais cette fois chaque note hors accord est habillée d'un diminué. Lentement. L'objectif n'est pas la vitesse, c'est que la main trouve les renversements sans calcul.

Semaine 3. Prenez un thème simple que vous connaissez par cœur. Autumn Leaves, Misty, ou même une comptine. Harmonisez la mélodie entière en locked hands. Là, le concept devient musical, plus seulement technique.

Semaine 4. Transposez dans deux ou trois autres tonalités. Travaillez les passages où la main droite doit franchir une grande distance. C'est là que la plupart abandonnent : tenez bon, c'est exactement le moment où ça rentre.

Vingt minutes par jour, pas plus, mais tous les jours. Une pratique délibérée et lente bat dix fois une heure de doigts qui pianotent sans intention.

Visualisez les block chords au clavier

HarmoniKeys affiche chaque voix d'un block chord en temps réel et vous montre comment le bloc glisse le long de la mélodie. Idéal pour internaliser le four-way close sans tout noter sur le papier.

Ouvrir HarmoniKeys

Block chords ou drop 2 : lequel choisir et quand ?

Les deux techniques coexistent dans le jeu des grands pianistes, mais elles ne servent pas le même propos. Le block chord remplit l'espace. Il chante fort, dense, orchestral. Parfait en piano solo, sur un thème exposé, sur un final qu'on veut épais. Bill Evans s'en servait pour ses moments les plus lyriques.

Le drop 2, lui, dégage le médium et laisse de l'air. Idéal en trio avec contrebasse, en comping derrière un soliste, quand il ne faut pas masquer l'espace harmonique des autres. Le choix se fait à l'oreille et selon le contexte. Un bon pianiste passe de l'un à l'autre dans le même morceau.

Pour relier proprement vos blocs d'un accord au suivant, les principes du voice leading au piano restent valables. Le locked hands est même un cas extrême de conduite des voix : toutes les voix bougent du minimum, ensemble. Et si vous voulez l'autre extrémité du spectre, là où la main gauche se libère complètement, allez voir les voicings rootless de Bill Evans. Entre le bloc dense et l'accord allégé, vous avez là toute la palette du piano jazz harmonique.

Le block chord intimide à la première écoute. À la cinquantième répétition, il devient un réflexe. Ce jour-là, vous attaquez n'importe quel thème et il sort en relief, comme arrangé pour un orchestre que vous tenez à deux mains. Pour aller plus loin sur le grand-père de toutes ces techniques, l'article Block chord de Wikipédia retrace l'histoire complète du procédé. Bonne pratique.